Attention, ces écrits datent des années 1950 et 1971, mais « l’ esprit fa’a’amu « y est bien décrit… et reste pratiquement « inchangé »…de nos jours. (enfin, il me
semble).
p.157, chapitre 4. L’adoption
Cette étrange coutume polynésienne se nommait et devrait se nommer encore
Tavairaa, seul cas où l’idée d’adoption s’exprime par un substantif ; mais le terme n’est plus en usage, pas plus que le
verbe faatavai pour adopter.
Les Polynésiens l’appellent maintenant fa’a’amu, c'est-à-dire nourrir, et nomment le père adoptif metua faaamu, père nourricier.
On ne sait trop quelle est l’origine de cette institution qui semble un défi aux lois naturelles. Il est possible qu’elle dérive d’un très vieil usage dont leP. Laval a trouvé des
traces à Mangareva. On l’appelait dans cette île : hakatunga, soit remplacement.
Lorsque les parents perdaient un enfant qui leur était particulièrement cher, ils se mettaient à la recherche d’un autre qui lui ressemblât, et l’adoptaient en lui donnant la place et
tous les droits du petit mort.
On pourrait y voir une conséquence de la stérilité d’un grand nombre de femmes, provoquée par des rapports sexuels trop précoces. On se serait adressé aux femmes fécondes pour se
procurer une descendance qu’on ne pouvait avoir soi-même.
Dans les deux cas, la cession de l’adopté par les parents véritables aurait présenté de tels avantages que la chose serait entrée peu à peu dans les mœurs.
J’en ai dit quelques mots en parlant des enfants d’Orofara. Mais si la mère lépreuse est obligée de se séparer de son bébé, il n’en est pas de même dans la vie normale.
C’est de son plein gré que la mère indigène donne son enfant, dès la naissance, à celui qui veut l’adopter, et il ne s’agit pas, dans son
esprit, d’un prêt temporaire mais d’un abandon définitif. Elle pourra le revoir à l’occasion, mais il ne lui sera jamais rendu.
Nous voyons donc la coutume aller à l’encontre d’un des instincts les plus primitifs, celui de l’amour maternel, et cela chez un peuple qui ne
semble mû que par ses instincts.
N’importe quelle femelle animale ne cédera un de ses petits qu’à la contrainte ou à la ruse, et parmi les plus faibles on en verra s’opposer jusqu’à la mort à ce que’on leur en prenne
un seul.
Une femme de chez nous préférerait sans doute ne jamais avoir un enfant que de s’en voir privée aussitôt après la naissance.
Pour la Polynésienne, la chose est si naturelle qu’il est peu de ménages féconds qui n’aient cédé au moins un de leurs enfants.
Une Tahitienne de Tahaa disait à Amandine :
-
On peut bien donner ses enfants à ceux qui vous en demandent mais il faut le faire quand ils sont tout petits bébés. Si on attend un an ou deux, on s’y
attache et on ne peut plus s’en séparer.
.Ce dont, je l'ai dit, a un caractère définitif, il n'est pas dans la coutume de revenir là-dessus
!
…/ …
La cession de l’enfant n’est nullement, comme on pourrait le croire, le fait de parents pauvres qui y voient un avantage pour leur petit. Elle se pratique
à tous les degrés des classes sociales, et peut-être plus encore parmi les gens aisés.
T….gros commerçant des marquises, délégué à l’Assemblée, a cédé deux ou trois de ses enfants et a eu beaucoup de mal à garder les autres.
Mme M… fille d’un Popaa et d’une tahitienne, riche bourgeoise très européanisée, femme d’une intelligence remarquable, mariée à un « demi » comme elle, a eu 8
enfants.
Elle a donné les six premiers et n’a gardé le 7ème que parce qu’il était chétif, né avant terme. Elle a aussi gardé le 8ème, un garçon
très bien venu. Elle nous raconte tout cela comme la chose la plus normale.
Or cette mère qui a laissé emporter presque tous ses enfants ne vit que pour les deux qui lui restent. Ils ne la quittent jamais, dorment auprès d’elle, et elle ne cesse de les caresser
du matin au soir.
Les autres ont été adoptés par des ménages qui avaient déjà des enfants devenus grands, « par goût, nous dit-elle, des tout petits bébés ».
Elle partage ce goût, comme tous les Polynésiens, hommes et femmes.
Elle n’en a pas moins renoncé à six bébés, six bébés à elle, et les premiers.
…
Abby
Notre belle Rita, Tahitienne qui a toujours vécu avec des blancs (popaa) a un fils de 20 ans. Elle vient d’adopter un bébé de 3 mois qui est l’enfant chéri
de la maison, non seulement par elle, mais aussi par le grand fils, car il n’y a ni âge ni sexe qui n’ait la passion du tout petit enfant.
Il a été convenu entre la mère et le jeune homme que le nouveau venu aurait les mêmes droits que lui. Comme je dis à Rita que la loi française ne l’entend pas de cette oreille et
n’admet que l’adoption légale, elle et son fils se donnent beaucoup de peine pour se mettre en règle avec le code.
…./…
Dans l’esprit des Polynésiens, cette coutume séculaire produit tous ses effets : l’enfant adopté à la manière indigène est assimilé à ses frères et sœurs
« légitimes ».
Il n’en est pas ainsi dans la loi française en vigueur dans les îles, puisque tout Polynésien est citoyen français.
Quand s’ouvre une succession, l’adopté en est exclu.
Aussi n’est-il pas de subterfuge auquel un indigène instruit de la loi n’ait recours pour assurer sa part à l’adopté, et presque toujours les enfants « légitimes » sont
d’accord avec leur père.