
C'est une image de Tahiti en cours de disparition, un moyen de transport folklorique issu du génie singulier des gens d’ici. Depuis près
de 75 ans, les trucks circulent tout autour de l’île à leur manière. On les prend à peu près n’importe où, à peu près n’importe quand, de jour comme de nuit, et on les arrête pratiquement où on
veut. Mais cette fois, l’arrêt risque d’être définitif, à cause des contraintes qu’imposent de nouvelles règlementations. D’ici quatre à cinq mois, ils auront probablement disparu. En tout cas,
on en parle…
Seulement voilà, maintenant il y a des règles qui voudraient le rendre archaïque. C’est vrai, il y a eu des accidents, des engins mal entretenus, et des patrons qui ne se mettent pas d’accord entre eux… Il y a aussi les problèmes de circulation dans Papeete, un trafic saturé, l’absence d’horaire, peu d’arrêts réellement protégés. Et puis l’arrivée des nouveaux bus. Avec eux, c’est la guerre. Le matin surtout, Tiare appelle ça, des “gags”. Ca se passe sur la route, aux arrêts. Avec les chauffeurs de bus, ça se bagarre. “Quand tu arrives en ville, ils te passent devant pour te voler les clients. On ne va plus à Arue pour ça. Après, ils disent que c’est leur patron qui a dit de faire ça.” Tiare philosophe : “Celui qui creuse un trou pour l’autre, qu’il se méfie qu’il ne le creuse pas pour lui-même…”
“Qu’est-ce qu’on va faire ? Je ne sais pas. Je ne veux pas être salarié, j’aime ma liberté. J’ai un autre métier, je suis maçon. Mais en
ce moment, je n’ai pas de chantier, c’est la crise. Alors je reviens sur le truck. On s’arrange. Quand le patron n’a plus de chauffeur le week-end, on roule même le dimanche.” “On se repose le
dimanche soir”, dit Tiare. “C’est suffisant. Ce n’est pas un métier difficile, on est assis toute la journée. Maintenant, on donne le week-end à un autre chauffeur pour qu’il nourrisse sa
famille. Si tu restes à la maison, tu dors, tu ne manges pas…”
L’arrêt dure cinq minutes d’habitude. C’est la règle. Mais là, il se prolonge un peu plus longtemps. Il est 17 heures déjà. Il n’y a plus de bus, tous rentrés au dépôt à cette heure. Des clients arrivent, des rae rae qui vont travailler en ville. “Mes meilleurs clients. Gentils, honnêtes. Quand ils n’ont pas de sous pour aller, ils payent toujours au retour. Pas comme certains mal éduqués…” Une vieille dame approche. “Tu vas à Saint-Hilaire ?” Paul démarre le truck. La carlingue vibre. La dame monte après avoir donné une pièce de 100 francs. “Il y aura toujours des clients pour Saint-Hilaire. Il n’y a pas de bus qui va à Saint- Hilaire. Avec le truck on peut vivre. Tant que le truck roule, tu manges.” Le vieux truck blanc et rouge s’ébroue, s’en va cahotant, et disparaît.
Lili oop-Photographies : Paskua
Quelques tableaux
Dubois